Rien à voir avec un slogan dans l’air du temps, mais il s’agit bien sur la question du livret personnel de compétences (LPC) d’entretenir le rapport de force que le SNES a su construire l’année dernière et qui a permis de fissurer le discours du « tout compétence » et du socle commun de connaissances et de compétences comme réponse à tous les maux de l’école.

La grande mascarade de l’évaluation

Dès la rentrée 2010, année de l’obligation pour les élèves de Troisième d’attester de la maîtrise du socle commun pour obtenir le Brevet, le SNES a appelé, après un débat avec les collègues, à neutraliser le LPC en refusant de valider des items pendant l’année et en validant en bloc les sept compétences, c’est-à-dire sans rentrer dans la logique de la validation du LPC, lors du conseil de classe du troisième trimestre pour ne pas pénaliser les élèves. Parallèlement à ce refus de validation, une campagne a été menée à tous les niveaux sur le LPC [1] et sur la conception de l’école qu’il porte, à l’opposé d’une école démocratique et émancipatrice défendue par le SNES.

L’entrée principale de la mobilisation de nos collègues a été l’extraordinaire usine à gaz qu’est ce LPC.

Les diverses tentatives d’imposition du livret par des chefs d’établissement ou des IPR ont conduit à des réunions sans fin et des discussions ubuesques sur la validation de tel ou tel item, ou bien en amont à des tentatives impossibles de rattacher un item à une discipline, ou bien en aval pour attribuer un item à un élève lors de discussions entre plusieurs enseignants. Dans ces dernières, c’est la remise en cause de nos disciplines, de notre identité professionnelle, ainsi que la négation de notre travail avec la multiplication par les corps d’inspection de fiches de bonnes pratiques que nous avons pu constater. A l’inverse, des collègues de langue vivante ont pu s’apercevoir que rien n’était à faire, puisque les items avaient été validés dans le cadre de l’autre LV ! Enfin, l’attestation du socle dans le cadre du Brevet devant obéir à la logique de contractualisation des établissements, beaucoup de chefs ont imposé des objectifs, ou validé eux-mêmes pour que les résultats collent aux objectifs.

Le florilège (extraits infra) diffusé dans la presse à l’initiative du SNES, du SNEP et du SNUEP témoigne de ce grand n’importe quoi :

Entendu lors de l’audience du 26 mai 2011 obtenue au ministère à propos du LPC
SNES : Les enseignants de français ne se retrouvent pas dans un LPC où leur discipline est éclatée en plusieurs piliers et où la « compétence » n° 1 (maîtrise de la langue française) peut être validée par un professeur de n’importe quelle discipline.
Conseiller du ministre : Le fait que tout professeur de quelque discipline que ce soit puisse valider la « compétence » 1 est une avancée. Tous les professeurs disent en effet que les élèves qui ne maîtrisent pas le français rencontrent des difficultés dans les autres disciplines. Tous les enseignants sont donc amenés à enseigner le français (sic !) et à valider la maîtrise de la langue par les élèves.

Dans un collège de Savoie (73), le chef d’établissement a envoyé une circulaire à tous les enseignants rappelant que « le socle commun de connaissances est vraiment le minimum de savoirs, de savoir faire, de capacités et de bonnes attitudes qu’un élève doit avoir acquis en fin de troisième. Cela signifie que la très grande majorité des élèves (au moins 80%), surtout dans notre établissement, doit l’obtenir ».

Dans un collège de la Haute Savoie (74), le chef d’établissement a demandé que les professeurs principaux ne dépassent pas « 3 ou 4 élèves maximum par classe » pour lesquels le socle ne serait pas validé.

Ce grand bazar, l’administration a dû le reconnaître avec des jurys du DNB ne prenant pas en compte le LPC. A côté, d’autres jurys ont élaboré des systèmes complexes avec une compensation entre la moyenne aux épreuves et les compétences acquises. Ce qui fait que des élèves ont obtenu le DNB avec 8,75/20 de moyenne en Isère ! Au final, le taux de réussite au DNB reste stable et le ministère affiche que 4 % des candidats ont été repêchés pour valider des compétences manquantes par les jurys (qui ont la possibilité de valider a posteriori les compétences du socle). L’honneur est sauf ! Sauf que le ministère est toujours bien incapable d’apporter des réponses à nos questions :
- bon nombre d’items renvoient à des « compétences » très générales et très vastes : sur quels objets portent-elles ? quel est le niveau réellement requis de l’élève ? ;
- la pertinence d’autres items est contestable parce qu’ils renvoient au jugement de la personne même de l’élève ;
- la plupart des domaines sont constitués d’items très disparates et de difficultés diverses : où placer le curseur pour définir si le domaine est maîtrisé ou non ? ;
- une évaluation binaire (oui/non) n’est pas à même de rendre compte valablement du niveau d’un élève ;
- les interrogations sur les modalités d’évaluation restent entières : à quel moment une compétence est-elle considérée comme acquise ? Comment valider des compétences qui ne font pas l’objet d’un enseignement prévu par les programmes ? Comment trancher lorsqu’une compétence se situe au carrefour de plusieurs disciplines ?

Une opposition grandissante au LPC et au socle commun

Le SNES, le SNEP et le SNUEP ne sont pas restés isolés sur le LPC. Touchant également le premier degré, le SNUIpp demande également l’abandon du LPC, reprochant la surcharge de travail et l’inadéquation des objectifs pédagogiques et la confusion dans la définition du concept de « compétence ». Certaines compétences sont trop générales ou trop floues pour être enseignées ou évaluées, certains items ne relèvent pas des objectifs que les enseignants poursuivent au quotidien, ils ne préparent pas les élèves à donner du sens ni à être actifs dans les apprentissages.
Du côté des parents d’élèves, la FCPE a pris clairement position contre le LPC. Elle exige son retrait et la mise en place d’une véritable « concertation avec l’ensemble de la communauté éducative ». La FCPE estime que « Le LPC s’inscrit dans une logique de gestion de la scolarité des élèves à la façon “managériale” des entreprises. Il est antinomique de toute réflexion pédagogique. »
Plusieurs personnalités ont contesté en cette rentrée la « tyrannie des référentiels de compétences ». Pour Philippe Mérieu et Marcel Gauchet, « nous devons, contre le savoir immédiat et utilitaire, contre toutes les dérives de la "pédagogie bancaire", reconquérir le plaisir de l’accès à l’œuvre. La mission de l’école ne doit pas se réduire à l’acquisition d’une somme de compétences, aussi nécessaires soient-elles, mais elle relève de l’accès à la pensée. (…) L’obsession de compétences nous fait faire fausse route. Elle relève du "productivisme scolaire", réduit la transmission à une transaction et oublie que tout apprentissage est une histoire... »
Même le Haut Conseil de l’Education reconnaît dans son rapport du 15 septembre que le flou de certaines consignes de l’institution pour la validation de chaque compétence se traduit sur le terrain par des pratiques variables… et en déduit que le « socle commun » n’a en fait rien de commun, ce que nous ne cessons de dénoncer ! Une étude du ministère reconnaissait également que l’évaluation par les items défavorise les élèves les plus en difficulté et ceux issus des milieux populaires par rapport à l’évaluation chiffrée.

La campagne menée l’an dernier par le SNES, le SNEP et le SNUEP contre le LPC dans le second degré a permis de fragiliser un outil que de moins en moins de voix défendent aujourd’hui et qui est attaqué sur tous les fronts. Reste la question de l’obstination de l’administration.

Le LPC, clé de voute de l’école du socle

Si le ministère s’entête, c’est que son projet de régression pour le second degré via l’école du socle repose sur un discours séducteur dont la pierre angulaire est le LPC. Livré au socle (qui n’a en fait rien de commun et à son idéologie libérale et purement utilitariste de l’école [2]), le collège voit ses finalités transformées, les inégalités entre élèves renforcées et institutionnalisées, et les missions de ses personnels peu à peu dénaturées. Le SNES a démontré l’usine à gaz qu’est le LPC dans nos établissements, la remise en cause des disciplines derrière la logique du socle, et l’outil de tri social que cache un discours sur la valorisation des élèves en difficulté.

Le ministère cherche aujourd’hui à franchir un pas supplémentaire en « primarisant » le collège dans des « écoles du socle ». Les écoles du socle ne constituent pas une réponse aux difficultés des élèves et conduiraient à une impasse en retardant l’entrée des élèves dans les apprentissages du second degré, voire en l’empêchant pour une partie d’entre eux avec les dispositifs dérogatoires d’alternance dès 14 ans, tout en remettant en cause les statuts et missions des personnels. Si le ministère communique aujourd’hui autour de ces écoles du socle et que cette étiquette reflète des réalités diverses (réseau ECLAIR, expérimentation en milieu rural…), la multiplication des rapports, propositions de lois autour de cette notion, la généralisation de l’EIST dans les ECLAIR, la mise en place de l’aide personnalisée et du continuum CM2-6e qui passe par la possibilité pour les PE d’assurer des PPRE ou des modules de soutien au collège, le LPC comme évaluation à chaque pallier sont les réalités concrètes de la mise en place de cette école du socle.

La lutte engagée par le SNES ne porte donc pas sur le seul LPC mais sur deux conceptions de l’école qui s’oppose avec le collège comme maillon central. Le SNES a réaffirmé lors du congrès de Reims son opposition au socle commun et appelle les collègues à mener campagne contre le LPC et à valider les compétences en bloc lors du conseil de classe du troisième trimestre. Les échanges entre les secrétaires de S1 de toute l’académie ont montré que beaucoup de collèges refusaient de rentrer dans la logique du LPC. Il faut donc tenir dans ces dernières semaines et imposer une validation de toutes les compétences lors des conseils du troisième trimestre et amplifier la mobilisation contre le LPC.

Le point sur les textes

Alors que le ministère ne cesse de publier des documents sur le LPC, le seul texte qui encadre la validation est la circulaire n° 2010-087 du 18-6-2010. Elle précise que :
- Les items peuvent être renseignés au fur et à mesure des apprentissages, tout au long de la scolarité.
- La validation des compétences relève d’une décision des équipes pédagogiques, qui se fondent sur l’évaluation des items pour valider chaque compétence. Elles peuvent toutefois choisir d’apprécier une compétence de manière globale, même si quelques items qui la composent n’ont pas été évalués positivement.
- Conformément à l’article D. 311-8 du code de l’Éducation, le livret personnel de compétences est renseigné, (…) au collège, par le professeur principal. (…) La validation d’une compétence est une décision définitive qui requiert toute l’attention des équipes éducatives : une compétence validée le reste.
- À l’issue de la scolarité au collège, la validation de chaque compétence intervient en fin de parcours de formation dans les conditions définies par l’article D. 311-8 du code de l’Éducation. Pour certaines compétences, il est possible de commencer la validation en classe de quatrième. C’est au plus tard lors du conseil de classe du troisième trimestre qu’il convient d’attester ou non la maîtrise du socle commun.

Il n’a donc pas d’obligation de valider le LPC avant le conseil de classe de Troisième et la validation globale d’une compétence (indépendamment, et donc sans validation des items) est prévue dans les textes.
De plus en plus de chefs d’établissement font pression pour que nous validions des items. Victimes du bourrage de crâne, certains en viennent à ne parler que de compétences et demandent donc de valider les compétences au lieu des items…
Le rectorat a menacé entre autres de retenue sur salaire en s’appuyant sur l’article 28 de la loi du 13 juillet 1983 qui stipule qu’un fonctionnaire doit obéir à son supérieur hiérarchique, sauf si l’ordre est illégal et de nature à compromettre gravement l’intérêt public. A la suite de la mobilisation du SNES aux niveaux départemental et académique, cette menace n’a pas été suivie. A cela s’ajoutent des pressions des IPR, etc. Mais rien n’oblige plus que les textes !

Dans tous les cas, la réponse collective est nécessaire et il faut avertir tout de suite le SNES.

L’arrêté du 27-2-2012 - J.O. du 23-3-2012 « crée au ministère de l’éducation nationale, un traitement automatisé de données à caractère personnel, dénommé “Téléservice LPC” dont l’objet est de permettre aux élèves des établissements du second degré ainsi qu’à leurs responsables légaux de consulter, via internet, leur livret personnel de compétences ». Les données seront conservées pendant toute la durée de la scolarité de l’élève dans l’enseignement secondaire.

Contre ce danger de fichage, ne pas renseigner, ou valider en bloc les compétences rend ce fichier inutile !