Annoncée brutalement dans la presse, la fermeture du lycée Mounier de Grenoble rencontre l’opposition des personnels, des élèves et des parents d’élèves. A l’occasion du CA extraordinaire du lundi 27, ils ont organisé un rassemblement devant le lycée tandis que leurs représentants exigeaient une rencontre rapide avec le Recteur et le Président de la Région.

Sitting pendant le CA

En premier lieu, il convient d’évoquer la forme de l’annonce : alors que le discours officiel était de réserver l’annonce de la décision au Conseil d’Administration extraordinaire du lycée convoqué lundi 27/9 sur l’ordre du jour vague du « devenir du lycée Mounier », le Président de la Région Rhône-Alpes n’a pas craint de l’annoncer publiquement dès le vendredi précédent sur France 3 ; le Dauphiné du samedi l’annonçait en première page. On peut douter dans ces conditions de l’utilité de la tenue du CA extraordinaire et s’étonner du peu de cas fait des élus de cette instance comme de l’ensemble des personnels et usagers du lycée. Il apparaît clairement qu’il y a là une volonté d’orchestrer une communication pour faire apparaître inéluctable une décision qui n’aura donc jamais pu être débattue nulle part, ni au CA du lycée, ni même au niveau du Conseil Régional dont les élus, y compris de la majorité, ont tous témoigné avoir été tenu à l’écart.

L’argument massue de cette communication est la question de la sécurité. Qui pourrait reprocher à un responsable de prendre ses responsabilités, s’il estime que la sécurité est en cause ? Qui pourrait vouloir s’opposer à cette décision en prenant le risque d’être entendu et de porter la responsabilité d’une catastrophe, si les événements devaient donner raison aux experts ? Pour rendre la décision définitive on en rajoute même : le danger ne viendrait pas seulement du vieillissement des bâtiments, mais de défauts d’origine dans la construction et la stabilisation imparfaite des sols ! La cause semble donc entendue ! On peut cependant s’étonner, comme les élèves et les personnels n’ont pas manqué de le faire immédiatement : si le danger est si grand, pourquoi continuer à fonctionner jusqu’en juin ? Et s’il n’est pas si imminent, cela ne donne-t-il pas le temps de procéder enfin à cette reconstruction, véritable serpent de mer du lycée depuis de nombreuses années ? J’enseigne au lycée Mounier depuis 1995. J’ai toujours entendu parler de restructuration ou de reconstruction depuis cette date ; nous avons plusieurs fois été auditionnés et plusieurs fois la Région a inscrit ce projet dans ses PPI. Depuis plusieurs années (une dizaine probablement mais je n’ai pas la mémoire exacte), des protections ont été installées le long des murs et au dessus de certaines entrées pour protéger des chutes de revêtements ou d’éléments des murs : comment se fait-il que les experts prétendent découvrir depuis mai dernier seulement, l’état des bâtiments ? Comment se fait-il que d’autres lycées grenoblois aient été restructurés avant celui-ci dans ces conditions ? Comment ces mêmes experts peuvent-ils être aujourd’hui précis au point de garantir que nous pouvons fonctionner sans aucun danger jusqu’en juin et que plus rien ne sera possible au-delà ? Il existe pourtant des solutions alternatives à la fermeture pure et simple, dès maintenant si nécessaire, à la rentrée prochaine si possible, notamment avec l’utilisation des locaux de l’IUFM voisin et de sa vaste emprise pour y installer des bâtiments provisoires.

Les experts contestés

La réalité est que cette mise en cause de la sécurité des bâtiments est surtout une aubaine pour de nombreux décideurs publics et privés, d’où une communication si bien orchestrée. Ne doutons pas qu’un certain nombre de promoteurs et d’affairistes se lèchent déjà les babines à l’idée d’une friche aussi vaste (lycée + IUFM) d’espaces collectifs et publics, bien desservie par le tramway et à proximité du centre. Mais ce sont d’abord les exécutifs publics qui peuvent se réjouir de l’aubaine. Avec un lycée de moins sur l’agglomération, l’Etat va pouvoir continuer à supprimer des postes : personnels de direction, d’éducation, de vie scolaire, de documentation, d’administration et de gestion, mais aussi, en continuant à gonfler les effectifs des classes, d’enseignants. La Région, outre l’économie sur la reconstruction inscrite au PPI, aura un lycée de moins à faire fonctionner et entretenir et donc pourra réduire le nombre de personnels techniciens, ouvriers et de service dont elle a la responsabilité depuis une décentralisation de ces personnels qu’elle a voulue. Le Maire de Grenoble peut se déclarer solidaire de la décision du Président de Région : la ville récupère de vastes terrains et pourra les céder ou les concéder. Le Président du Conseil général ne s’est pas exprimé ; cette décision et les réactions qu’elle suscite risquent de mettre en cause ses propres projets quant au devenir des collèges du sud de Grenoble.

On pourra faire deux objections aux propos précédents :

1. Le procès fait aux promoteurs serait injuste ; il existe un vrai problème de logement dans le pays et aussi à Grenoble ; construire permet de répondre à des besoins et, en fluidifiant le marché, de revenir à un coût de l’immobilier plus supportable pour le budget des ménages. Sans doute, mais à conditions de construire effectivement des logements accessibles au plus grand nombre et de ne pas oublier les équipements collectifs induits par une population plus nombreuse, dont les écoles et établissements secondaires. On peut aussi craindre que construire des logements sociaux ou accessibles en location ou à l’achat par le plus grand nombre, ne soit pas la priorité des investisseurs.

2. Les économies réalisées par l’Etat, la Région et la Ville ne sont pas à balayer d’un revers de main : les budgets publics sont alimentés par les contribuables et leur gestion doit être scrupuleuse. Certes, mais le débat sur les budgets publics, l’origine et les modalités de prélèvement, comme sur les choix des dépenses, relève du débat politique et doit comme tel être posé et non se masquer derrière de prétendus impératifs de sécurité.

Sitting pendant le CA

La vraie question est donc bien celle de l’existence nécessaire ou non du lycée Mounier. Le lycée Mounier, d’autres l’ont déjà exprimé, est le lycée du brassage des cultures et des origines socio-économiques. Par l’aire de son secteur, qui comprend les collèges Vercors, Münch, Olympique, Lucie Aubrac et les Saules, il est le lycée général (et en partie tertiaire) des quartiers populaires du sud de Grenoble et ses réussites sont incontestables ; il ne s’agit pas ici seulement, encore que cet aspect ne soit pas négligeable, de la seule réussite au baccalauréat ou aux BTS, ni même des classements opérés par plusieurs organes de presse qui le placent devant d’autres établissements de quartiers plus huppés. Je veux parler surtout de ce petit miracle quotidien de faire vivre ensemble une communauté d’élèves et de professionnels aussi diverse, au milieu des difficultés parfois très graves des familles. Je ne fais pas d’angélisme : les problèmes sont quotidiens aussi et demandent une implication de l’ensemble de la communauté éducative, au-delà de la simple exécution de nos missions, dans les projets nombreux dont le point commun est de pouvoir compenser de nombreux handicaps sociaux et de montrer la richesse de la diversité culturelle. Il convient également de ne pas oublier dans cette réalité, la présence des parents qui, à travers la FCPE depuis de nombreuses années, sont partie prenante de la communauté éducative du lycée. C’est sur cela que le Recteur et le Président de la Région veulent tirer un trait en cassant cet outil de mixité sociale et de construction d’un avenir de compréhension et de respect mutuel.

Pourtant la Région n’a pas hésité à construire des lycées neufs à Bourg Saint Maurice et Chamonix pour moins de 300 élèves : les commerçants hôteliers et restaurateurs de ces riches vallées semblent avoir des lobbies plus puissants et de meilleurs relais que les travailleurs, chômeurs ou retraités des quartiers sud de Grenoble !

Jacques AGNES

sous ce lien un reportage sur l’action du 27 septembre