La rentrée en collège le 18 mai est source de nombreux problèmes sanitaires, mais elle pose également de nombreux problèmes pédagogiques avec de graves risques de dérives pour nos métiers.

Des retours que nous avons des collèges, nous constatons que les multiples scenarii vont dans tous les sens, avec les volontés de tenir tous les bouts (et tous les élèves), mais avec pour certains le risque d’aggraver encore les inégalités et de donner du grain à moudre à notre ministre pour développer l’enseignement en distanciel, réduisant l’école dans cette période au rôle de garderie pour permettre une « reprise » économique.

La circulaire sur la réouverture des établissements énonce pourtant des principes sans ambiguïté sur lesquels nous devons nous appuyer.

Pas de cumul pour les personnels à temps plein en présentiel avec du distanciel.

Cela pose le problème pour une majorité de nos collègues qui ont des 6e ou 5e, ainsi que des 4e ou 3e de devoir de devoir cumuler présentiel et distanciel.

L’autre problème concerne le volontariat des élèves et donc qu’une partie, souvent une majorité, des élèves de 6e et 5e ne seront pas en classe. Les analyses fines confirment les sondages sur les annonces des réouvertures des écoles : ce sont en grande majorité les élèves des milieux favorisés qui seront en classe, et non les élèves des milieux défavorisés. Les inégalités qui se sont accrues pendant le confinement avec le distanciel vont donc continuer à s’accroître. Nous en sommes bien conscients et se pose donc la question de continuer, coûte que coûte, un travail chronophage en distanciel pour espérer lutter contre ces inégalités.

D’autant qu’on peut se poser la question de ce « volontariat » et des vraies raisons qui poussent les
parents à garder leurs enfants à la maison. Il n’y a pas que le manque de confiance (légitime ?) dans
la capacité de l’Éducation nationale à assurer la sécurité des élèves. Qui des élèves ayant une
vulnérabilité de santé au regard du virus Covid-19 ou qui vivent avec une personne ayant cette
vulnérabilité ? Ou plus généralement, l’organisation des écoles et établissements avec des journées fractionnées rend matériellement le retour au collège impossible à gérer pour les familles.

La concertation nécessaire avec les équipes pédagogiques pour l’organisation de la réouverture

La circulaire prévoit une diminution du volume horaire hebdomadaire du fait des groupes de 15 maximum. Mais, même si dans de nombreux collèges il ne sera pas nécessaire de faire des groupes, les contraintes horaires, les règles de distanciation… ne permettent pas d’organiser une journée « normale » en terme horaire, surtout que tous les enseignants ne seront pas là, contraints de rester en distanciel.
La circulaire indique, que « les groupes multi-niveaux peuvent être constitués pour scolariser des élèves prioritaires dont les cours n’ont pas repris ». Il n’est donc pas question de regrouper 6e et 5e et de jouer aux apprentis sorciers sur des groupes de compétences, etc. D’autant que, dans l’intérêt des élèves,
il faut éviter d’en rajouter au climat anxiogène que les règles sanitaires peuvent créer.

Des lignes rouges à ne pas franchir

Les enseignants peuvent tout faire ?

Non, le premier temps doit être consacré pour écouter les élèves qui ont vécu et vivent une situation anxiogène et faire un bilan de la situation de chaque élève pour mieux définir le parcours de chacun.

« Aussi, la fin de la première semaine peut être utilement consacrée à un point de situation pour identifier où en est chaque élève dans ses apprentissages et préciser ses besoins. Il est mis à la disposition des professeurs des éléments de positionnement - simples et ergonomiques -, qui permettent d’identifier très rapidement les progrès accomplis et ceux qui restent à accomplir. »

Si ce sont bien les enseignants qui doivent faire le point sur les apprentissages, les interventions des PSY EN et personnels de santé sont indispensables dans la période, particulièrement les premiers jours. Tout ne doit pas reposer sur le professeur principal !

Garder les élèves vs. transmettre des savoirs

Que faire avec les élèves ? Le ministère fait le point sur les programmes et les objectifs.
« Par la suite, l’enjeu n’est pas de finir les programmes mais de s’assurer que les élèves maîtrisent les connaissances nécessaires pour poursuivre leur scolarité dans de bonnes conditions. Il s’agit d’éviter que les difficultés non surmontées au cours de cette année si particulière ne s’ancrent durablement.
L’enjeu est de s’assurer que les élèves maîtrisent les connaissances nécessaires à la poursuite d’études dans la classe supérieure et ainsi lutter efficacement contre le risque de décrochage. Cela implique d’accroître le temps d’enseignement consacré à la transmission de ces savoirs. »

Il s’agit bien « d’accroître le temps d’enseignement consacré à la transmission de ces savoirs » : ce sont donc des enseignements et non de l’aide du type « Devoirs faits ».

« Au collège, l’objectif visé est de maintenir le poids respectif de chaque enseignement, dans le cadre de l’organisation retenue par chaque établissement, liée aux contraintes sanitaires et aux professeurs présents. Si des aménagements sont néanmoins nécessaires, les enseignements de français et de mathématiques doivent être priorisés. Au-delà de leurs objectifs propres, toutes les disciplines contribuent également aux compétences en français et en mathématiques. Des fiches d’attendus par année et par discipline précisent une progression possible. »
« Le dispositif Devoirs faits, organisé dans le respect des mesures sanitaires, sera rétabli et destiné en priorité aux élèves qui n’ont pas participé avec assiduité à l’enseignement à distance. »

Les élèves doivent donc avoir des emplois du temps avec tous les enseignements. Les heures d’ « aide aux devoirs » sont donc en plus.

Ainsi les organisations qui consisteraient à ce que les collègues mettent des fiches de travail sur l’ENT pour tous les élèves et que les professeurs présents au collège les fassent faire en classe aux élèves présents ne correspondent pas à la circulaire. Nous ne serions pas dans un temps d’enseignement consacré à la transmission des savoirs.

Ce mode de fonctionnement est d’ailleurs contraire aux didactiques de nos disciplines.
Faire faire des fiches, au mieux par des enseignants, est une négation de nos métiers. C’est inopérant pour les élèves (voir les analyses de Julien Netter sur Devoirs faits) et c’est un danger pour nos statuts : porte ouverte à la polyvalence et aux affectations hors disciplines...

La réouverture des collèges ne peut se faire pédagogiquement sans le respect de principes essentiels :

- les chefs d’établissement doivent refaire des emplois du temps dans le cadre du protocole sanitaire en garantissant un équilibre disciplinaire, en respectant la structure classe et les emplois du temps initiaux des personnels ;

- les risques d’explosion du temps de travail doivent être rappelés et l’administration doit rappeler les règles de déconnexion qui s’imposent pour le travail à distance ;

- le remplacement des collègues forcés de rester en distanciel doit se faire sur la base du volontariat des collègues et une rémunération en plus s’ils dépassent leur service.

L’équation est compliquée, mais n’ouvrons pas la boîte de Pandore. Certains, et notre Ministre en tête, voient dans cette période un modèle pour une évolution possible de l’école et de nos métiers : éclatement du groupe classe et des équipes pédagogiques, élèves pris en charge à distance et en présentiel par des enseignant-es interchangeables, développement de l’instruction à la maison pour les familles qui en ont les moyens et développement concomitant des « offres » de l’EdTEch, apprentissages centrés sur les « compétences » et les « fondamentaux », irruption des entreprises privées, creusement des inégalités d’accès aux équipements et outils numériques…

Contre ce projet, revendiquons dès aujourd’hui une autre politique

La FSU l’a réaffirmé lors de sa dernière instance nationale. Les exigences sanitaires ne sont pas incompatibles avec une école commune ambitieuse. En vue de la rentrée de septembre, la FSU continue de revendiquer :

• l’abandon des réformes éducatives en cours, y compris dans le supérieur ;
• l’abandon des évaluations nationales standardisées, du pilotage vertical dans le 1er degré et des injonctions à la « personnalisation » et « l’individualisation » des apprentissages et des parcours ;
• l’abandon du projet d’externalisation de la santé à l’école et de ses personnels vers les collectivités territoriales ;
• l’annulation des suppressions des postes engagées pour la rentrée prochaine et la mise à disposition des postes mis en réserve ;
• des moyens supplémentaires permettant une baisse drastique des effectifs et du temps supplémentaire pour compenser les manques et inégalités induites par l’arrêt de l’école depuis le 16 mars ;
• une refonte des programmes associant les enseignant-es et s’appuyant sur leur expertise ;
• des moyens supplémentaires pour les personnels venant en soutien permettant à chaque établissement de disposer d’équipe pluriprofessionnelles pour faire face aux conséquences de cette crise sanitaire et sociale ;
• une articulation et une coordination entre tous les acteurs de l’éducation des enfants sur les territoires.

La FSU dénonce le fait que le dispositif 2S2C - Sport Santé Civisme et Culture (une menace claire contre un sport à l’école et des enseignements artistiques pur tous) renvoie vers les collectivités territoriales, les associations et les clubs des missions du service public d’éducation sans que le respect des protocoles sanitaires ne soit garanti. Ce système générerait de nouvelles inégalités dans un contexte où il est nécessaire de les combattre. Par ce biais, le ministre de l’Education nationale continue d’avancer dans son projet d’une école recentrée sur les « fondamentaux » (français, mathématiques) avec des suppléments d’âme que seraient les sports ou encore les arts… ce qui revient à renvoyer ces disciplines dans une logique de périscolaire ou d’extra-scolaire.