2 octobre 2026

Publications et dossiers

Grosses ficelles ?

Mardi 29 septembre. Journée de grèves et de manifestations dans la fonction publique, pour la défense du pouvoir d’achat. Alors que je me rends au lieu d’arrivée de la manifestation grenobloise pour y installer le stand FSU, la radio publique m’inflige la chronique de Dominique Seux qui porte précisément sur la question du « salaire des fonctionnaires », avec la référence culturelle ambigüe « la vérité si je mens ! »

« Tout le monde ment ! »

C’est ce que répond le « grand économiste » à la question introductive de l’animatrice : « les syndicats de la fonction publique dénoncent une perte de pouvoir d’achat de 16% quand Bercy indique que la masse salariale des fonctionnaires est en augmentation, comme les années précédentes : qui ment ? »
L’éditorialiste « économique » affecte de ne pas vouloir trancher et de se réfugier derrière une note de la Cour des comptes qui, elle, « dit la vérité des choses  ». Selon cette note, le pouvoir d’achat des fonctionnaires aurait « progressé de 16% de 2012 à 2024 ! » grâce aux promotions individuelles et à certaines mesures catégorielles. Et de conclure que les « moins 16% des syndicats est une grosse ficelle » ! A se demander pourquoi autant de monde a répondu présent à l’appel de l’ensemble des organisations syndicales !
Pourtant, « la vérité des choses », pour reprendre l’expression de la chronique, est simple et procède d’une mystification de plus de 40 ans.

Le statut de la Fonction publique de l’Etat.

Ce statut a été mis en place à la Libération, dans la logique des « jours heureux », le programme du Conseil National de la Résistance, et réactualisé au début des années quatre-vingt, sous le ministère d’Anicet Le Pors, ministre communiste du gouvernement Mauroy.

Un fonctionnaire de l’Etat est recruté à vie, en principe par concours, dans un corps à un ou plusieurs grades de la Fonction publique relevant d’une catégorie (A, B ou C) selon le niveau de qualifications demandées. Il peut naturellement, par divers dispositifs, progresser d’une catégorie à l’autre ou d’un corps à l’autre au cours de sa carrière, pendant laquelle il reçoit un traitement. Lorsqu’il peut faire valoir ses droits à la retraite, il perçoit une pension civile, de la part de son employeur, pension qui constitue donc un salaire continué et non un salaire socialisé comme les retraites du régime général dans le secteur privé.

Dans le corps auquel il appartient, le fonctionnaire est assuré d’une progression de carrière par des avancements d’échelons et des promotions de grades. Dans chaque corps et chaque grade, un indice est affecté à chaque échelon et c’est la valeur en euro du point de cet indice qui détermine le traitement principal, auquel peuvent s’ajouter un certain nombre de primes ou d’indemnités circonstancielles. Si dans certains secteurs de la FPE, la part indemnitaire des revenus peut être conséquente, elle est particulièrement faible dans l’Education nationale qui concentre une majorité de la catégorie A, en particulier pour les corps d’enseignement et d’éducation.

La mystification de 1984.

Après la fin des gouvernements d’union de la gauche et le tournant de « la rigueur », Pierre Bérégovoye, ministre de l’économie et des finances du gouvernement Fabius, impose de ne plus revaloriser « en niveau » le pouvoir d’achat des fonctionnaires, c’est-à-dire en affectant la valeur du point d’indice de l’augmentation correspondant à l’inflation mesurée, mais « en masse », intégrant donc pour la première fois dans le calcul de l’évolution du pouvoir d’achat des fonctionnaires ce que quelques technocrates dans leur novlangue baptiseront GVT (pour glissement vieillesse technicité), en fait les effets individuels de la progression de carrière.

Dès lors, un mécanisme de paupérisation croissante des fonctionnaires est en place, avec deux conséquences :
• Devoir compter sur les promotions d’échelons, de grades ou de corps pour simplement maintenir son pouvoir d’achat revient à nier l’idée même de carrière, sans parler des profondes inégalités que cela entraîne, puisque les progressions sont très différentes selon les catégories, les corps et les personnes.
• D’une année sur l’autre, pour un même corps, la nouvelle cohorte est recrutée avec une perte de pouvoir d’achat comprise entre 0,7 et 1,2 points, selon l’inflation mesurée et l’augmentation de la valeur du point accordée ; cela ne constitue peut-être pas, d’une cohorte à la suivante, une véritable différence de niveau de vie ; mais au bout de plusieurs décennies, cela représente des différences de plusieurs mois de salaire.

Pour les corps d’enseignement, la revalorisation de 1989, obtenue de haute lutte par le SNES, le SNEP et le SNETAA d’alors, contre la volonté de la FEN, en a certes masqué dans un premier temps les effets les plus néfastes, mais la mécanique de paupérisation a repris dès le début des années quatre-vingt-dix. Pour les autres corps de la FP, y compris au sein de l’EN, il n’y a même pas eu ce sursaut.

Et ces conséquences s’aggravent encore avec les nombreuses années de gel de la valeur du point, depuis l’ère Sarkozy jusqu’au projet actuel de loi de finances pour 2027 !

Cette paupérisation des serviteurs de l’Etat est très grave et crée un sentiment de déclassement et de mépris de l’Etat-employeur chez les personnels en activité, y compris désormais chez les enseignants, relevant pourtant de la catégorie A. Mais elle a aussi des conséquences au moment du départ en retraite : les pensions civiles désormais calculées sur des fins de carrière dévalorisées ont pour conséquence une paupérisation significative des retraités du secteur public !

L’ineffable Dominique Seux évoquait dans sa chronique « la grosse ficelle des syndicats », la sienne est une telle corde qu’il devrait s’en servir pour aller se faire pendre ailleurs que sur le service public !

Jacques AGNES